En 2017, j’ai écrit un article que je n’ai pas publié. Il est resté en mode « brouillon ». J’y parlais de notre dépendance croissante à Internet, de cette paresse intellectuelle qui s’installait à mesure qu’on confiait notre mémoire et nos raisonnements à Google.
Il y a quelques semaines, je suis tombée sur l’article et j’ai compris que ce qui n’était encore qu’un constat, il y a 9 ans, est devenu une réalité.
Aujourd’hui, en pleine ère de l’intelligence artificielle (IA), j’ai relu ce texte avec un brin d’ironie. Ce que je pressentais à l’époque me paraît aujourd’hui plus qu’évident. Ce que nous construisons avec l’IA est sans aucun doute fascinant, mais ce que nous perdons en route mérite aussi d’être interrogé.
Un peu moins d’une décennie après, j’ai donc décidé de publier le texte brut que j’avais écrit et de le suivre de mes réflexions actuelles.
Mon article de 2017 (non publié à l’époque)
Internet t’abrutit (le titre que je lui avais donné)
J’adore Internet. C’est mon outil de travail et je pense que c’est l’une des plus grandes inventions de notre temps. Plus grande même que le feu. Oui oui ! Cependant, aujourd’hui, j’aimerais discuter d’un fait lié à l’utilisation d’Internet, plus précisément des moteurs de recherche.
Internet est comme une drogue, dont on devient très vite accro. Sans y prendre garde, on se surprend très souvent à googliser les choses les plus évidentes. Je le sais parce que parfois moi-même je suis prise dans ce piège. C’est à croire que nous n’avons plus de mémoire. Il y a comme une paresse intellectuelle qui s’installe de plus en plus et quand Internet n’est pas dans les parages, nous devenons tous des idiots.
Je me demande même si nous pourrions encore faire un séjour dans un village sans Internet où nous serions confrontés aux problèmes courants de la vie. Mais surtout si nous pourrions faire face aux problèmes en général puisque, de plus en plus, face à une difficulté, la première chose que nous faisons est de googliser.
Le hic, c’est qu’il nous arrive parfois de rechercher les mêmes informations dans un intervalle de temps très court. Ce qui m’amène à dire que nous retenons de moins en moins les choses. Pour appuyer ce constat, voici deux exemples qui illustrent assez bien le problème.
L’étudiant expert en plagiat certifié ISO 9001
Un exemple qui illustre très bien notre abrutissement est le mémoire de fin d’études.
Ce mémoire est censé être un travail personnel visant à approfondir ou concrétiser les enseignements reçus. Malheureusement, avec l’aide d’Internet, il devient une grosse tricherie. Certains même l’écrivent depuis leur chambre à la maison. Ils imaginent une entreprise, copient un mémoire sur mémoireonline et deviennent des pros du CTRL + F.
Je suis d’avis que pour écrire un mémoire, il faut faire une vraie recherche documentaire. Et même quand le sujet est bien documenté, ce n’est pas une raison pour plagier.
De plus en plus, les étudiants ne font plus aucun effort de réflexion ou d’analyse critique. Ce qui est déplorable. Et je me demande s’ils acquièrent véritablement des connaissances à la fin de leur formation.
Le codeur 3.0
La dernière fois, je discutais avec un ami qui se plaignait des développeurs 3.0. Et je lui donne raison.
Je m’explique : ces développeurs écrivent du code qu’ils sont incapables de debugger sans Internet. Parce qu’ils l’ont copié sur un forum (Stack Overflow, Reddit…) sans comprendre la logique derrière.
Je ne dis pas que tous les codeurs sont nuls, non. Mais avant d’intégrer un bout de code, il faut comprendre ce qu’il fait. Cela permet de l’expliquer, de l’optimiser, et surtout de l’apprendre.
Le recap d’Aurelle (2017)
Internet est génial ! Je suis une passionnée et c’est mon outil de travail. Toutefois, j’aimerais juste que nous comprenions tous que nous avons besoin d’une autonomie intellectuelle. Parce que sans elle, nous devenons simplement des exécutants.
Parfois je me demande : est-ce que la génération de nos parents n’était pas plus intelligente que nous ?
Bref, ce n’est pas pour ça que tu ne partageras pas mon article. Allez hop !
Michi
xoxo,
Aurelle

Ce que je dirais aujourd’hui
À l’époque, je parlais de Google comme d’un ami trop envahissant. Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de moteurs de recherche, mais de machines capables de penser, d’écrire, de décider à notre place.
Nous sommes passés de la recherche d’information à la délégation de pensée. ChatGPT, Copilot, Gemini et consorts sont là, disponibles 24/7, prêts à écrire nos mails, résoudre nos conflits, planifier nos projets, générer nos idées, et même, sans qu’on ne s’en rende compte, nous dire quoi ressentir face à une situation. Et nous ? On les challenge à peine, on corrige parfois un peu, et on valide.
Ces derniers mois, quelque chose m’a également frappée. Il est si simple de reconnaître certaines créations avant même de savoir qui les a réalisées. Les affiches, les présentations, les publications, les sites web se ressemblent. Et pourtant, nous avons probablement accès aux outils créatifs les plus puissants que l’humanité ait connus.
Ce paradoxe m’interpelle : comment pouvons-nous disposer d’autant de possibilités et produire des choses aussi similaires ?
Personnellement, je ne pense pas que l’IA tue la créativité. Je pense plutôt qu’elle nous propose des chemins déjà tracés, et lorsque nous acceptons ses premières propositions sans les questionner, sans les détourner ou les enrichir, nous finissons par emprunter les mêmes routes que tout le monde.
Mais ce n’est pas tant ce que nous produisons qui change. C’est aussi notre rapport à ce que nous recevons.
Je remarque de plus en plus un phénomène qui me laisse perplexe. Quelqu’un passe des heures à faire des recherches, à analyser un sujet, à confronter des idées, à construire un raisonnement nuancé et à rédiger un document solide. Puis quelqu’un d’autre récupère ce travail et, parce qu’il est trop long, trop dense, ou simplement parce qu’il manque de temps, le confie à une IA pour en obtenir un résumé.
Je comprends la logique : nous sommes tous débordés ; nous essayons tous d’aller plus vite. Mais plus j’y pense, plus je trouve que ce réflexe raconte quelque chose de notre époque. Parce qu’une réflexion ne se résume pas toujours à ses conclusions. Derrière une recommandation, un rapport, une stratégie ou une analyse, il y a des hypothèses abandonnées, des arbitrages, parfois même des contradictions. En réduisant tout cela à quelques points clés, on conserve le résultat, mais on perd souvent la nuance et le chemin qui y a conduit. Et c’est précisément dans ce chemin que se construit la compréhension.
A mon avis, ce n’est pas qu’une question d’outils. C’est surtout une question de posture.
Il y a une différence entre : obtenir une réponse et construire une pensée, produire du contenu et avoir quelque chose à dire, être efficace et être autonome.
Aujourd’hui, beaucoup ne réfléchissent plus par eux-mêmes. Ils génèrent.
Et les conséquences se traduisent par cette mémoire affaiblie, cette créativité sous perfusion, un esprit critique en veille, ou encore cette illusion de maîtrise qui repose sur des fondations qu’on ne comprend plus vraiment.
On devient plus rapides, mais moins profonds. Plus efficaces, mais malheureusement moins autonomes. Plus connectés, mais moins présents et attentifs dans ce qu’on fait.
| Et si on faisait le test ? Choisis l’option qui te parle le mieux : Option 1 : Tu es sur une île déserte. Il n’y a pas de réseau GSM. Pas d’Internet, Siri, Google, ChatGPT, rien. Option 2 : Le monde entier subit une coupure d’Internet d’une semaine. Ensuite, demande-toi : – Que serais-tu capable de faire, sans assistance intelligente ? – Que retiens-tu vraiment des choses que tu as apprises récemment ou que tu « sais » ? – À quel point dépends-tu d’outils pour te rappeler, organiser, écrire, décider ? Ceci n’est pas un exercice de survie, mais un test de lucidité. Si ce test te fait peur ou te gêne un peu, peut-être qu’il y a déjà trop de réflexes qu’on a désappris, trop de savoirs qu’on n’a jamais intégrés, et trop d’autonomie qu’on a cédée. |
Publier enfin
Je n’ai jamais cessé d’aimer Internet, ni de m’émerveiller devant les outils technologiques. Ils me fascinent, me soutiennent, et m’accompagnent chaque jour dans mon travail. Mais plus le temps passe, plus je ressens le besoin de reprendre le contrôle. Je ne pense pas qu’il s’agisse de rejeter l’IA. Il faut juste que nous apprenions à ne pas nous effacer devant elle.
Google nous donnait des informations. L’IA nous donne des réponses. Mais aucune technologie ne peut nous donner la compréhension ou la mémoire.
Aujourd’hui, je publie enfin ce texte que je gardais au fond d’un dossier depuis 2017. Parce que ce que j’y pressentais n’était pas une peur irrationnelle, mais une intuition que l’avenir vient confirmer. Et parce que parfois, ce que l’on n’ose pas publier à temps mérite justement d’être partagé… quand il est encore temps.
Aurelle,
xoxo





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