Explorer la complexité de qui nous sommes, entre cases sociales, héritages et choix personnels
L’une des premières choses qui m’a frappée en arrivant aux États-Unis, ce sont ces formulaires qui te demandent ta race et ton origine ethnique.
Que ce soit pour une consultation à l’hôpital, contracter une assurance, postuler à un emploi, la question revient toujours. Dans mon cas, je coche d’abord « Not Hispanic or Latino » (« Pas hispanique ou latino »), et juste après, une série d’options m’attend. La plus proche de qui je suis, c’est Black or African American.
Sur le papier, la définition est claire pour Black or African American : « A person having origins in any of the Black racial groups of Africa » soit, « Une personne ayant des origines dans l’un des groupes raciaux noirs d’Afrique ».
Le hic, c’est qu’à chaque fois, quelque chose en moi résistait. Oui, je suis noire, je suis africaine. Mais je suis aussi béninoise, façonnée par une culture, une histoire et des nuances qui ne rentrent pas toutes dans cette case. Me voir réduite à une catégorie administrative, surtout quand je sais que ces données servent aussi à produire des statistiques de santé ou d’inégalités, me laisse un goût étrange. Comme si mon héritage se résumait à un mot… et que tout le reste disparaissait.
Ce malaise est revenu avec force lors de mon processus de naturalisation. La naturalisation est un moment symbolique, intense, où l’on devient officiellement citoyen d’un autre pays. Mais au milieu des démarches administratives, une question plus intime s’est imposée à moi :
Qui est Aurelle, maintenant ? Que devient Aurelle ?
Aurelle est née et a grandi au Bénin. Elle y a des racines, de la famille, des souvenirs. Aurelle a aussi fait le choix de partir, d’explorer, de voir autre chose et a construit une partie de sa vie dans un ailleurs qui est devenu un ici. La question était donc : comment est-ce que je me définis dorénavant entre deux cultures, deux nationalités, deux histoires, deux moi ?
Ça fait quelques semaines que j’ai écrit mon dernier article. D’ailleurs, vous mes lecteurs, vous ne faites pas votre boulot comme il se doit ! Vous devriez prendre de mes nouvelles et me mettre la pression pour que je sorte le prochain ! (Je blague). Cet article a pris du temps car il fallait que je le marine et le creuse, mais une petite relance fait aussi du bien !
Mon précédent article a remué quelque chose chez vous mes lecteurs et m’a donné l’opportunité d’accompagner des personnes sur l’identification de leurs valeurs. Je suis reconnaissante pour leur confiance.
Lors de mes conversations de cadrage, l’une de mes premières questions est toujours : Qui es-tu ? Qui est « Camille » ? Et j’ai remarqué qu’à chaque fois, il y a un silence. J’entends qu’on ne sait pas comment répondre à cette question, ou qu’on est perdu. Et ceci, c’est parce qu’on sait répondre à « Que fais-tu ? », mais pas toujours à «Qui es-tu?». Comme si, quelque part, on avait perdu l’habitude ou le droit de se définir au-delà des étiquettes.
Cette intro est vraiment longue, mais je me devais de vous parler de ce qui m’a poussée à écrire cet article et pourquoi il a pris du temps. Je l’écris pour vous mais aussi pour moi, pour explorer l’identité au-delà des cases, des intitulés et des réponses toutes faites. J’ai appris beaucoup sur moi-même dans ce voyage qui a abouti à ce texte.

Quand le travail devient une étiquette
Quand on rencontre quelqu’un, il n’est pas rare que la première question posée soit :
« Tu fais quoi dans la vie ? »
Mais cette question, en réalité, ne s’intéresse pas tant à qui nous sommes. Elle attend une réponse conforme à une certaine norme : une profession, un statut, un rôle social. On attend de nous que nous nous définissions par ce que nous faisons, et idéalement, par quelque chose de valorisé : un métier, un projet, une réussite. Comme si notre métier résumait tout de nous.
Il fut un temps où je répondais avec automatisme. Et parfois, avec malaise. Il y a eu des moments où je n’avais pas de réponse claire, car j’étais en transition, en réflexion, ou en pause.
Imaginez quelqu’un qui répond : « Je suis un homme au foyer, j’élève mes enfants, je fais du jardinage et je peins dans mon temps libre ». Certaines personnes classeront cette réponse comme secondaire, ou « pas assez ».
Alors, le regard de l’autre change. Subtilement. Comme si cette personne venait de rompre un contrat tacite : celui de se présenter comme une fonction, un statut. Le métier devient instantanément une carte d’identité sociale, un raccourci pour déterminer votre valeur, votre niveau d’intérêt, votre place dans la hiérarchie invisible des conversations.
Mais il n’existe pas de réponses plus nobles que d’autres. Ce qui a du sens pour moi n’a pas à répondre aux attentes d’autrui.
Le piège, c’est de croire que seule cette facette du métier a de la valeur. Et de construire son estime là-dessus. Car le jour où tout vacille (perte d’emploi, reconversion, maternité, fatigue, etc.) on ne sait plus qui l’on est au-delà du travail.
Or nous ne sommes pas notre métier. Il n’en est qu’une facette. Une expression de nous, parfois fidèle, parfois trop étroite. Nous sommes aussi ce que nous vivons quand nous ne travaillons pas. Ce que nous ressentons. Ce que nous transformons. Ce que nous taisons.
Cette confusion entre valeur personnelle et valeur productive, cette tendance à mesurer notre propre existence à l’aune de notre utilité économique, c’est là que naît la question qui hante : Si je ne suis plus mon métier, alors qui suis-je ?
Ce que le silence des autres m’a appris
Revenons à cette question simple : « Qui es-tu ? » qui souvent déstabilise. Quand je la pose, certaines personnes me regardent, muettes. D’autres cherchent leurs mots, leurs repères. Pas parce qu’elles n’ont rien à dire, mais parce qu’elles ont oublié. Oublié ce qui les anime, les habite, les rend vivantes.
Ce n’est pas une question piège. C’est même l’une des plus importantes que l’on puisse se poser. Pourtant, c’est celle qui provoque le plus de malaise. Les regards fuyants. Les longs silences. Les tentatives de détournement : « Tu veux dire professionnellement ? »
J’ai une amie médecin très brillante, qui après un long silence m’a dit : « Je ne sais plus. Je sais ce que je fais, mais qui je suis… ça fait longtemps que personne ne me l’a demandé. Ça fait longtemps que je ne me le suis pas demandé. » Dans sa voix, il y avait une surprise, presque une reconnaissance pour cette permission de s’arrêter sur elle-même.
Dans ces silences, j’ai vu des versions anciennes de moi. Je ne dis pas que j’ai fini de faire connaissance avec moi-même, alors là pas du tout ! J’y ai vu ces moments où je ne savais plus quoi répondre, parce que tout tournait autour de l’utile, du visible, du performant, mais aussi parce que parfois, je ne donnais pas de valeur au chemin parcouru et à ce que j’avais accompli, car rien ne me semblait jamais suffisant. Cette habitude de minimiser mes propres réalisations me faisait croire qu’elles devaient aussi paraître improductives aux yeux des autres.
Beaucoup d’entre nous portent des identités par défaut avec des réponses automatiques, travaillées et toutes faites. Et sous ces réponses, il y a souvent une part d’eux qui crie en silence :
« Je suis beaucoup plus que ça. »
Il y a une fatigue identitaire propre à notre époque. Cette pression constante de performer, de justifier son existence par sa productivité, de répondre à la question « Et toi, tu fais quoi ? » avec quelque chose d’impressionnant. Nous vivons dans une société de personal branding permanent, où même nos loisirs doivent avoir l’air stratégiques, et où notre valeur semble indexée sur notre utilité.
Cette fatigue, je la vois chez celles et ceux avec qui je converse. Il y a cette envie de souffler, d’exister sans avoir à jouer un rôle. Seulement voilà : on ne sait plus comment s’y prendre.

L’iceberg de l’identité : ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas
Notre identité fonctionne comme un iceberg, avec ses multiples couches qui s’enfoncent vers les profondeurs.
À la surface, il y a ce qui se lit immédiatement : profession, statut social, âge, apparence, tout ce qui se révèle au premier regard. Ce sont nos cartes de visite sociales, nos étiquettes de reconnaissance instantanée.
Juste sous la surface, dans cette zone entre visible et invisible, se trouvent nos rôles familiaux, nos passions affichées, nos réussites, nos talents que nous laissons transparaître selon les contextes. Cette couche se révèle dans la conversation, dans l’interaction selon le contexte et les personnes en face. Pour moi par exemple, mes convictions profondes peuvent s’y dévoiler dans certains espaces et rester discrètes dans d’autres. Mon origine béninoise s’y lit différemment selon que je suis à Cotonou ou à Washington D.C,.
Plus profond, dans les eaux moins accessibles, habitent nos sensibilités, nos façons d’aimer, nos talents cachés. Vous savez, ces choses qu’on fait sans y penser : cette façon de rassurer les autres, de capter l’ambiance d’une pièce, de trouver des solutions originales. Des forces qui ne se monnayent pas forcément, qui ne s’affichent pas sur LinkedIn, mais que nos proches reconnaissent et chérissent.
Et enfin, dans les grandes profondeurs, se cachent les véritables trésors : l’histoire derrière le prénom qu’on nous a donné à notre naissance et s’il portait de l’espoir ou de la réparation, les silences que nous avons appris à habiter, nos rituels secrets, nos petites manies réconfortantes, nos peurs secrètes transformées en force, les livres qui nous ont marqués à treize ans, la chanson qui nous fait pleurer à chaque fois. Nos valeurs les plus profondes, nos espoirs les plus intimes.
Le problème, c’est la logique de notre société : ce qui se voit se valorise, ce qui ne se voit pas s’oublie. On nourrit massivement la surface, on néglige les profondeurs. Les loisirs deviennent du « networking », la créativité doit être « monétisable », même nos moments de repos doivent avoir l’air productifs sur les réseaux sociaux.
Résultat ? On s’assèche intérieurement. On devient des experts de la surface de notre iceberg, mais on perd le contact avec ses fondations, celles qui nous maintiennent vraiment à flot. Et c’est là que naît cette sensation familière : « Je réussis, mais quelque chose me manque. Je suis reconnue, mais je ne me reconnais plus. »
Prenons mon exemple : je suis une femme qui aime danser, cuisiner écouter de la musique, créer, décorer, peindre, pleurer devant un bon film (je peux être très critique quand il s’agit de productions cinématographiques, donc si je pleure, c’est que c’est du bon!). Qui trouve du plaisir à lire, à écrire (à mon rythme). Qui a besoin de solitude, de temps avec moi-même, et qui réfléchit peut-être un peu trop aussi :).
Ces couches profondes de qui je suis, n’ont certainement pas de statut social, mais elles ont un poids énorme dans mon équilibre. Ce sont elles qui me permettent de me sentir entière.
Et pourtant, ce sont souvent celles qu’on sacrifie en premier quand la vie s’accélère. Pour moi c’est : « Je reviendrai à l’écriture tard », « Je me remettrai à peindre quand j’aurai plus de temps ». Pour d’autres « Jouer au tennis, c’est du luxe » ou encore « Je n’ai plus le temps d’aller courir le matin ». On repousse ce qui nous nourrit pour ce qui nous définit socialement. Et on se vide à petit feu, sans comprendre pourquoi.
L’identité des personnes immigrées : entre deux mondes
Il y a une spécificité dans l’identité des personnes immigrées ou déplacées, que peu de gens comprennent vraiment : ce flottement constant entre le « là-bas » et le « ici ». Cette sensation de vivre simultanément dans plusieurs temporalités, plusieurs géographies, plusieurs systèmes de référence. Il ne s’agit pas seulement de papiers. Il s’agit de mémoire, de repères, de voix intérieures, car changer de pays, de ville, de région, c’est beaucoup plus que changer d’adresse. C’est accepter que le « chez soi » devienne un pluriel.
Il m’arrive parfois de me sentir « entre deux ». D’ici, mais pas assez. De là-bas, mais plus tout à fait. Et ce flottement, loin d’être une faiblesse, est devenu une source d’écoute. Une attention accrue à ce qui me fait.
Pour en revenir au formulaire qui a toujours créé un malaise en moi, cette case Black or African American (Noir ou Afro-Américain) est une définition technique et statistique qui englobe large mais personnalise peu. D’un côté, je comprends la logique administrative. De l’autre, il y a mon identité complexe, nourrie de mes racines béninoises et de mon expérience américaine, ce tissage entre deux cultures. La définition américaine ne tient pas compte de cette spécificité. Malheureusement, notre monde valorise la cohérence plus que la complexité.
Le terme « Afro-Américain » porte une histoire profonde et essentielle : celle de la diaspora de l’esclavage, des luttes pour les droits civiques, des générations qui se sont battues pour la reconnaissance et la dignité. C’est une histoire puissante et nécessaire, qui me touche profondément et me lie, surtout en tenant compte du rôle joué par le Bénin dans la traite négrière. Mais c’est aussi un héritage qui n’est pas directement le mien. Je suis une personne noire avec une histoire ancrée en Afrique de l’Ouest, avec ses propres récits, ses héros, ses traditions. Mon identité est américaine et africaine, mais moi, je suis complexe.
Ce double héritage qui est mien, rend donc les catégories simples si réductrices. Il y a cette pression subtile mais constante de devoir choisir une appartenance, de gommer une partie de soi pour se faire accepter quelque part. Ces derniers mois, j’ai également appris quelque chose d’important : ce flottement entre deux mondes est aussi un espace fertile, qui invite à la curiosité, à la nuance, et à une forme de sagesse intérieure.
La tension entre le classificateur et le classé révèle quelque chose de plus large sur notre époque : nous vivons dans un monde qui a besoin de nous catégoriser pour nous comprendre, mais ces catégorisations ne peuvent jamais saisir entièrement qui nous sommes.
La bureaucratie a besoin de cases. L’identité véritable résiste aux cases, car elle n’est pas attribuée mais ressentie.

L’identité comme écosystème vivant
Cette expérience de multiplicité m’a menée à voir les choses différemment : l’identité est un écosystème vivant. Elle n’est ni fixe, ni simple. C’est un empilement de couches, certaines héritées, d’autres choisies, certaines visibles, d’autres enfouies si profond qu’on en oublie (même) l’existence, parfois contradictoires, souvent complémentaires, qui respirent et grandissent avec nous !
Je suis Aurelle, je suis entrepreneure, je suis blogueuse, je suis artiste. Je suis rigoureuse. Je suis croyante, et je pose beaucoup de questions.
L’identité n’est pas une case à cocher sur un formulaire ni un document officiel. C’est un système vivant, un tissu complexe fait de rôles, de valeurs, d’aspirations, de souvenirs et de silences.
Certaines de ces couches nous ont été données : notre nom, notre famille, notre ethnie, notre langue maternelle, nos gènes … D’autres, nous les choisissons au fil des années : nos métiers, nos relations, nos engagements … Et d’autres encore, on les découvre en marchant. Il n’y a pas de version définitive du soi. Il n’y a que des versions en dialogue. Des fragments qui s’assemblent, s’éloignent, se retrouvent.
Et puis il y a celles qui demandent à être guéries. Ces parties de nous blessées par l’histoire, par les épreuves, par les mots qui nous ont définis alors que nous étions trop jeunes pour nous défendre. Ces identités subies qu’il nous faut transformer ou libérer.
Tout cela vit en interaction, comme un jardin où différentes espèces cohabitent. Ce qu’on arrose pousse. Ce qu’on néglige s’éteint. Et c’est là le danger : quand on ne nourrit que l’utile, le rentable, le visible, les autres couches se fanent.
Je l’ai vu chez beaucoup de personnes : cette fatigue intérieure qui s’installe quand on a trop longtemps ignoré certaines parties de soi. De ce déséquilibre naissent les frustrations, les insatisfactions chroniques, parfois même la dépression, ce sentiment de vide, cette perte de sens qui surgissent alors même que tout semble aller bien sur le papier.
Notre identité a besoin de diversité pour prospérer. Elle a besoin qu’on honore autant la professionnelle que la rêveuse, autant l’ambitieuse que la contemplative, autant celle qui crée que celle qui se contente d’être. Quand on cesse de nourrir certaines couches de son identité, il ne reste que le rôle. Et un rôle, même prestigieux, même choisi, ne suffit pas à combler une vie.
Prendre conscience pour avancer
Je crois profondément que pour être épanouie, une personne doit nourrir toutes les couches qui la composent et pas seulement celles que le monde applaudit. Plus nous comprenons les couches qui nous composent, mieux l’on choisit: nos projets, nos relations, nos engagements.
Mieux se connaître, c’est mieux s’orienter car quand on sait qui l’on est vraiment, pas seulement ce qu’on fait ou ce qu’on possède, mais qui on est dans son essence, on prend des décisions plus justes. On se protège mieux, et on dit non avec plus de clarté. L’identité devient alors une boussole stratégique, pas figée mais fiable, qui nous aide à naviguer dans la complexité de nos vies.
Personnellement, quand je me sens en décalage, je me demande souvent : est-ce ma couche visible qui parle, ou ma couche profonde ? Il m’est arrivé d’accepter des missions qui, sur le papier, correspondaient parfaitement à mes compétences et à mes objectifs. Pourtant, dès les premières semaines, une résistance sourde s’installait. Quelque chose en moi disait non, sans que je ne puisse mettre un mot dessus.
Je ne suis pas que ce que je fais. Je suis ce que je ressens en faisant. Je suis ce que je choisis d’habiter. Je suis aussi ce que je décide d’abandonner ou de laisser derrière moi.
C’est en creusant cette résistance que j’ai réalisé que la mission entrait en conflit avec l’une de mes valeurs profondes : l’authenticité. La professionnelle disait oui, mais la femme intègre disait non. Le désalignement était né de cette contradiction interne. Cette conscience-là, ce n’est pas de l’introspection passive. C’est un outil stratégique. C’est ce qui m’aide à rester alignée quand le monde attend autre chose de moi.
Cette expérience m’a enseigné quelque chose de fondamental : je suis bien plus que ma fonction. Et quand on comprend cela, on peut enfin commencer à faire des choix qui honorent toutes les facettes de notre identité, pas seulement celles qui rapportent ou qui rassurent socialement.

Exercice pratique: Explorer ses couches
Tout ce parcours de conscience m’amène à une conviction : je ne crois plus qu’on ait une seule identité figée. Et si vous m’avez lue jusqu’ici, je crois que vous non plus ! Chacun de nous est multiple, mouvant, en constante réinvention. L’identité n’est pas un bloc monolithique, c’est une mosaïque. Un tissage. Une carte vivante.
Et cette carte, on peut la dessiner, l’explorer, la (re)découvrir.
Pour y voir plus clair dans cette géographie intime et complexe de l’identité, il existe un outil : l’Identity Map. Il en existe plusieurs versions, mais je vous propose ici la mienne, une approche simple, en six dimensions, pour créer votre propre cartographie personnelle.
Prenez une feuille. Écrivez votre prénom au centre. Puis, tracez des branches autour. Notez :
Vos traits de caractère : sensible, curieux.se, réservé.e… Qui êtes-vous dans votre façon d’être ? Ces traits qui vous suivent partout, indépendamment des contextes.
Vos forces : intuition, sens de l’humour, capacité d’écoute… Ces talents qui vous habitent, parfois depuis l’enfance. Pas seulement les compétences professionnelles, mais aussi ces capacités qui vous viennent naturellement : votre façon de consoler, d’analyser, de créer des liens.
Vos valeurs : loyauté, intégrité, justice, liberté… Ce qui vous met en colère quand c’est bafoué. Ce pour quoi vous seriez prêt·e à vous battre. Ce qui guide vos choix même quand personne ne regarde.
Vos rôles : ami.e, collègue, mentor, parent, peintre, guide… Ceux que vous avez choisis et ceux qu’on vous a assignés. Mère, père, oncle, frère, professionnel.le, ami.e, fils, fille. Mais aussi ces rôles plus discrets que vous jouez: celui qui rassure, celle qui challenge, celle qui inspire.
Vos passions ou plaisirs personnels : cuisiner, danser, jardiner, bricoler, passer du temps en famille, jouer au football … Ces petits bonheurs qui vous nourrissent. Vos rituels secrets, ces petites manies qui vous réconfortent, ces choses qui vous font du bien sans que vous ayez à vous justifier.
Vos rêves ou élans profonds : vivre près de la mer, écrire un livre, faire le tour du monde, apprendre la sculpture… Ces aspirations que vous n’osez pas toujours avouer. Ces vies parallèles que vous imaginez parfois. Ces « et si » qui vous traversent dans les moments de doute ou d’évasion.
Puis, posez-vous ces questions : Laquelle de ces facettes est nourrie aujourd’hui ? Laquelle est oubliée ? Laquelle est imposée ? Laquelle est choisie ?
Qu’est-ce que je montre, qu’est-ce que je cache ? Qu’est-ce qu’on m’a donné, qu’est-ce que j’ai choisi ? Qu’est-ce qui me fait du bien, qu’est-ce que j’ai laissé tomber ?
Ceci n’est pas un test. C’est une exploration. Pas de jugement, juste une invitation à redevenir curieux.se de vous-même. L’objectif n’est pas de devenir « meilleur », mais de devenir entier.e. De réintégrer les zones négligées. De reconnaître que chaque facette a sa légitimité et sa valeur.
Alors, et si on changeait la question ?
Imaginez un monde où, au lieu de demander « Tu fais quoi dans la vie ? », on poserait d’autres questions :
« Qu’est-ce qui te rend vivant.e en ce moment ? »
« Quelle partie de toi aimerais-tu retrouver ? »
« Qu’est-ce que tu honores en cette saison ? »
« Qu’est-ce qui t’anime vraiment ? »
Ces questions ouvriraient un espace différent. Elles inviteraient à des conversations plus vraies, plus riches, plus humaines. Elles permettraient de découvrir les gens au-delà de leur utilité sociale ou économique.
Le langage façonne l’identité plus qu’on ne le croit. Les questions qu’on nous pose déterminent en partie les réponses qu’on se donne sur nous-mêmes. Quand on ne nous demande que ce qu’on fait, on finit par croire qu’on n’est que ce qu’on fait.
Mais si on nous demandait ce qui nous anime, ce qui nous questionne, ce qui nous émeut, on développerait peut-être une relation plus riche à notre propre complexité.

De toi à moi
Aujourd’hui, en écrivant ces lignes, je réalise que je n’ai jamais cessé de coudre. Pour la petite histoire, mon rêve d’enfant était d’être styliste. Je n’ai pas été styliste comme je l’avais rêvé enfant, mais je couds des morceaux de moi dans chaque projet, chaque mot, chaque décision.
Ma naturalisation américaine n’a pas résolu la question de mon identité. Elle l’a plutôt enrichie d’une couche supplémentaire, d’une nuance de plus dans ce millefeuille complexe que je continue de confectionner jour après jour. J’ai appris à embrasser cette multiplicité plutôt qu’à la subir. À voir dans mes « entre-deux » une force plutôt qu’une faiblesse. À comprendre que l’identité n’est pas un état mais un processus, pas une réponse mais une question continue.
Ce que je sais aujourd’hui, c’est que nous avons tous des couches négligées. Des parties de nous qui attendent d’être honorées, reconnues, nourries. Des identités authentiques qui se cachent derrière nos masques sociaux et nos obligations quotidiennes.
La vraie révolution, peut-être, ce n’est pas de trouver qui on est une fois pour toutes. C’est d’accepter qu’on est plusieurs, qu’on change, qu’on grandit, qu’on se transforme. C’est de faire la paix avec notre propre complexité. Et de dire aussi aux gens qui trouvent qu’on change ou qu’on a changé, qu’on n’est plus le même ou la même, que cela fait partie de l’équation de la vie.
Et toi, quelles couches veux-tu nourrir, aujourd’hui ? Quelles parties de toi ont soif de reconnaissance ? Quels fragments de ton identité demandent à être recousus dans le tissu multiforme de qui tu es ?
Car au final, nous sommes tous des couturier.e.s de nous-mêmes, assemblant patiemment les morceaux épars de nos expériences, de nos héritages, de nos choix et de nos rêves. Et c’est dans cette création continue que réside peut-être la plus belle définition de l’identité : non pas ce que nous sommes, mais ce que nous devenons, expérience après expérience, jour après jour.
Alors nourrissez vos couches. Même si personne ne les applaudit. Même si elles ne rapportent rien. Elles sont votre socle. Votre centre. Votre vérité.
Aurelle,
xoxo





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